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EXTRAIT DU LIVRE DE JEAN-PIERRE SUEUR

sénateur du Loiret, Le martyr d'un libre penseur, Étienne Dolet, ed. La guêpine, Loches, 2019, pp 41-47

Étienne Dolet est un homme qui cherche. C’est un homme qui croit. C’est un homme qui doute. C’est un homme qui sait. C’est un homme qui ne sait pas. C’est un homme qui voudrait savoir.

Il croit sincèrement au message d’humanité, de fraternité, d’amour du genre humain qu’apporte la religion. Il déteste tout aussi sincèrement les cléricaux qui non seulement dévoient ce message, mais se servent de lui pour faire le contraire de ce dont il est l’expression.

Il croit en la légitimité de la révolte contre ceux qui oppressent et oppriment au nom de la religion.

Il croit en la force de l’esprit. Il déteste donc le dogmatisme. Il ne peut accepter que la religion ait pour corollaire l’interdiction de penser.

Et comme il croit en la force d’esprit, il ne pense pas que celle-ci se trouve abolie par la mort — ce qui explique ses nombreuses prises de position sur l’immortalité de l’âme.

On a pu le décrire - certains l’ont fait - comme théiste ou déiste.

Ce qui est sûr, c’est qu’il a très fréquemment marqué son accord avec les principes et les valeurs de la religion - ou à tout le moins son respect pour ceux-ci, tout en pourfendant les utilisations indues qui en sont faites.

Étienne Dolet est un homme qui, comme beaucoup d’entre nous, cherche, qui est traversé par la contradiction. A certains égards, on peut lire son œuvre comme un collage, collage entre un versant que nous qualifierons de « ci-céronien » et un versant chrétien. Dans tous les cas, il croit assurément au primat de l’esprit.

Il n'y a sans doute pas, dans son œuvre, de texte plus étonnant, plus humaniste, plus amoureux de l’humaine condition et des « frères humains qui après nous vivrez» comme  avait dit François Villon que ce passage de L’Epître au Parlement de Paris :

Quand on m'aura ou brûlé ou pendu,

Mis sur la roue et en quartiers fendu

Qu’en sera-t-il ? Ce sera un corps mort

Las ! Toute fois n’aurait-on nul remords

De faire ainsi mourir cruellement

Un qui en rien n’a forfait nullement ?

Un homme est-il de valeur si petite ?

Est-ce une mouche ? Ou un vers qui mérite

Sans nul égard sitôt être détruit ?

Et puis il y a les dernières phrases écrites par Étienne Dolet à la prison de la Conciergerie alors qu’il est déclaré coupable de «blasphème, de sédition et d’exposition de livres prohibés et damnés» :

Si sur la chair les mondains ont pouvoir, sur vous, esprit, rien ne peuvent avoir.

Il ajoute:

Soit tôt ou tard ce corps deviendra cendre

Il écrit:

Quant à la chair il lui convient pourrir

Mais s’agissant de l’esprit, il écrit :

Vous ne pouvez périr.

Cet homme, affaibli par la torture qu’on lui a fait subir préventivement, avait écrit à son Roi : « Mes trésors ne sont non or ou argent, pierreries ou telles choses caduques et de peu de durée, mais les efforts de mon esprit. »

Il avance maintenant sur la place Maubert sous les yeux des bigots et d’un peuple avide de suivre le supplice en direct. Les spectateurs sont là. Ils ont les yeux qui brillent à l’idée de voir le spectacle dans sa pure réalité, de partager la réalité du spectacle qui éliminera physiquement l’infamie proclamée. Ils sont du côté du Bien. Certains doivent avoir pitié. Du moins on l’espère. Lui, Étienne, est déjà sur l’autre versant. Il a dit et redit que les flammes ne feront que changer la date d’une mort inéluctable et n’auront de prise ni sur son esprit, ni sur son œuvre qui lui survivra. Il n’est pas seul.

Auprès de lui ses livres sont là ,les uns au-dessus des autres, liés à lui, ses autres lui-même comme s’il ne suffisait pas d’abolir le corps, la chair, les os, l’être même, mais qu’il fallait de surcroît, que par le même geste et le même mouvement, fussent réduites à néant les pages d’imprimerie, comme s’il fallait tenter d’abolir par une seule flamme dévastatrice l’œuvre métonymie  de l’être et l’être métonymie de l’œuvre, afin qu’aucune trace ni matérielle ni intellectuelle ne subsiste, objectif totalitaire et dérisoire, car aucun bûcher ne détruit jamais l’œuvre d’un esprit libre qui, toute sa vie, dans les bonheurs et les malheurs, au cœur des certitudes, des doutes et des interrogations, contre toutes les formes de fanatisme, d’endoctrinement et de négation du droit élémentaire à la pensée, avait plaidé de tout son corps et de tout son esprit, pour ce trésor qu’aucun bourreau n’a jamais pu anéantir, ce trésor qui nous aide encore aujourd’hui  à lutter contre toutes les formes d'asservissement  de la pensée et qui s’appelle la souveraine liberté de l’esprit.

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